Un peu d’histoire des télécommunications et une leçon sur la résistance au changement

L'information de Gleick

J’ai réuni dans ce billet quelques dates et informations sur les systèmes de communication glanées dans le dernier livre « L’information » du vulgarisateur scientifique James Gleick, auteur du best-seller sur la théorie du chaos pour deux raisons :

  • la précocité et la rapidité des moyens de communication longue distance. Je ne pense pas qu’on s’imagine ce qu’il a été possible faire si tôt, ni à quelle vitesse ces moyens se sont diffusés quand on le compare à la télévision ou aux smartphones. Nos aïeux étaient très forts et notre enthousiasme actuel mérite d’être relativisé.
  • La résistance au changement à accepter les ruptures technologiques…pour faire écho à la transformation digitale en cours. Ces faits historiques nous confirment l’existence de beaucoup de détracteurs. Il me semble utile d’avoir sous la main ces quelques exemples pour pouvoir démonter certains arguments souvent donnés pour ceux qui nient l’urgence de s’adapter aux évolutions actuelles.

Pour commencer, rappelons quelques dates jalons.Télégraphe_Chappe_1

  • En 1991, les frères Chappe inventent un système de communication utilisant un sémaphore articulé.
  • En 1793, en France, un prototype est construit sur une quinzaine de kilomètres dans le nord de Paris avec les fonds du nouvelle Convention Nationale.
  • En 1794, un tronçon rejoint Paris à Lille, 18 stations sur 200 kilomètres.
  • En 1799, les 4 coins de la France sont reliés. Un message mets entre 10 et 12 minutes pour parcourir les 120 stations qui relient Paris à Toulon.

Les messages étaient réservés aux besoins de l’Etat et de l’armée.

Au Etats Unis, le seul dispositif similaire a été construit en 1840 et reliait Boston à Philadelphie, mais devint rapidement obsolète après la montée en charge du télégraphe électrique.

Car effectivement, en parallèle, les premières tentatives de transmettre une information par l’électricité apparaissent :

  • 1774 : Georges Louis Lesage à Genève (système à base de feuille d’or et de balle de sureau)
  • 1787 : Lomond en France dans son appartement transmet un message d’une pièce à l’autre.
  • 1809 : Samuel Thomas von Sommering en Allemagne (système à base de bulles d’hydrogène basculant un levier pour faire sonner un réveil.

Puis des systèmes à base d’aiguilles firent leur apparition, sorte de boussole qui régissait aux impulsions (Ampère en France, le baron Pavel en Russie Schilling, Gauss – Weber en 1833 en Allemagne). Ces dispositifs excitèrent l’imagination de beaucoup d’inventeurs et d’entrepreneurs. Tous tâtonnaient sur la façon de coder un message, fallait-il des codes pour chaque mot ou transmettre directement des lettres ?

En 1844, 2 dispositifs expérimentaux émergent, tous deux en suivant les lignes de chemin de fer :

  • Cooke-Wheatstone en Angleterre depuis la gare de Padington jusqu’à Windsor
  • Morse-Vail de Baltimore à WashingtonTelegraphe-electrique

Lorsque ces dispositifs sont mis à disposition du grand public, personne n’imaginait l’utilisation que l’on pouvait en faire ! En 1845, le bénéfice atteignait péniblement 200$ (à 25c la lettre). C’est en 1946 que l’usage s’étendit grâce aux …rédactions des journaux qui avaient trouvé un moyen de publier de l’information plus captivante pour leur audience. C’est à partir de ce moment-là que beaucoup de journaux se renommèrent en ajoutant le mot « Telegraph » et que l’usage décolla.

En 1851, un premier câble sous-marin relie Douvres à Calais et en 1858, L’Angleterre aux Etats Unis ! Rendez-vous compte, moins de 7 ans pour relier deux continents à la vitesse de la lumière…

Etonnamment, l’invention du téléphone en 1875 déclencha des réactions contrastées…et pour une raison très surprenante qui est au cœur de la raison d’être de ce billet : la résistance au changement. En effet, le téléphone était considéré comme un télégraphe  « parlant ». Il n’apportait pas d’avantages. Bien au contraire il n’avait que des inconvénients : pas de traces, pas moyens d’utiliser des codes pour protéger la transmission, etc . Willian Peece, ingénieur en chef du General Post Office en Angleterre déclarait « Nous avons surabondance de messagers, de petits coursiers et des choses de ce genre. J’ai un téléphone dans mon bureau mais surtout pour la galerie. Si jeu veux envoyer un message, j’utilise le télégraphe ou j’envoie un garçon le porter ». Alexander Graham Bell, inventeur américain du téléphone ne trouva qu’un seul usage qui démontrait l’intérêt son invention : la retransmission d’un concert dans les théâtres.

En fait, l’existence du télégraphe a gêné la perception du potentiel du téléphone, y compris par son inventeur. Il a fallu donc un certain temps et notamment l’élargissement des connexions de point à point à celle un réseau grâce à la notion de standard téléphonique pour que l’usage courant se développa. Aux Etats Unis, 500 000 utilisateurs étaient recensés en 1890, et 10 millions en 1914. Une des conséquences étonnante du téléphone fut le développement des gratte-ciels car,  sans lui, il eût été impossible de faire travailler autant de gens dans le même endroit compte tenu du nombre importants de porteurs de messages dont il fallait assurer la circulation. Comme quoi, il n’est pas évident de penser que le transport d’un signal électrique sur les premiers fils barbelés des fermiers américains (premiers cas d’usage du téléphone), pourraient déboucher sur une révolution de l’architecture urbaine.

De cette petite histoire des télé-communications je retiens deux choses :

Le changement le plus important fut le référentiel mental qui changea profondément comme le souligne un auteur du New York Herald en son temps : « Le télégraphe du professeur Morse n’a pas seulement ouvert une nouvelle ère dans la transmission de l’information, il a implanté dans nos esprits une classe d’idées relativement neuves, une nouvelle espèce de conscience. Nul n’a jamais eu conscience auparavant de savoir quels évènements se déroulaient dans une ville éloignée. Il faut un effort intellectuel considérable pour comprendre d’un évènement qu’il se déroule en ce moment même et non qui s’est déjà déroulé. » Le design thinking est une approche actuelle de cet effort mental…mais à mon sens il n’est qu’une ébauche de l’effort pour être à la hauteur de l’imagination nécessaire pour percevoir des ruptures d’une magnitude similaire à celles qui se sont produites avec le télégraphe.

Deuxièmement, ce n’est pas parce qu’on a accepté l’émergence d’une nouvelle technologie qu’on est suffisamment souple mentalement pour anticiper la prochaine. J’ai même l’impression que c’est l’inverse. C’est à mon sens ce qui guette beaucoup de dirigeants à propos de la transformation digitale. Beaucoup ont en effet accepté la valeur d’Internet en tant qu’outil de communication et de désintermédiation, mais peu se se projettent aujourd’hui dans les prochaines évolutions dont les signes avant-coureurs sont pourtant déjà là : l’intelligence artificielle, le cloud, les objets connectés, les bio tech, la personnalisation massive,  la réalité augmentée, les drones, l’impression 3D, les réseaux sociaux et la transformation de l’accès aux media, l’abandon de la notion de données personnelles,   …

Je prendrai par exemple deux exemples dans l’actualité récente :

  • Uber se cannibalise lui-même en lançant un service de transport utilisant les voitures auber-volvo-self-drivingutonomes et met en danger sa communauté de conducteur dans laquelle il a pourtant beaucoup investi à construire.  C’est un des exemples de la puissance de l’intelligence artificielle. Qui aujourd’hui se projette dans un monde où le transport sera en self-service ? Et qui se préoccupe de celui où la chirurgie est robotisée… Et c’est pourtant déjà demain…
  • Pokemon Go révèle la puissance de la réalité augmentée. Beaucoup prétendent que ce jeu va changer beaucoup d’usages bien que la technologie était là depuis pokemon_go_logoquelques années (Google glass en particulier mais surtout Magic Leap). Mais qui se préoccupe des conséquences que cela aura sur le travail manuel quand n’importe qui pourra être aidé à distance par de tel dispositif. Que se passera-t-il lorsque tout le monde pourra disposer d’une assistance totale, peu chère et temps réel. Tous les métiers qui requièrent cette connaissance pourra être transféré au consommateur final à l’image de ce qui  s’est déjà passé lorsqu’il prépare ses vacances (vs l’agence de voyage) ou gère ses comptes bancaires (vs guichetier). Que ce passera t-il pour les travaux de réparation en tout genre, le bricolage, la maintenance des appareils domestiques y compris la voiture, la cuisine, les premiers soins sur un lieu d’accident, le maquillage, et dieu sait quoi encore.

Ces deux cas posent la question du savoir-faire manuel humain qui pourra être totalement digitalisé …Il y 120 ans, on s’émerveillait de relier 2 continents avec le câble sous-marin mais après avoir longtemps cru que cela était impossible et que cela servirait à rien. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est la même chose dans beaucoup de domaines …

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s